mardi 22 octobre 2013

Demain, que conserver de l'humain d’aujourd’hui ?








À quelles valeurs faire appel pour, demain, fonder l’humain ?

Comme point de départ, je[1] retiendrais une conférence organisée vers la fin de l’année 2012 à la mairie du IIème arrondissement de Paris et intitulé « Demain, quels humains ? ». Le magazine Science et Avenir y avait alors invité Roger-Pol Droit et Monique Atlan (auteurs récents de « Humain : enquête sur ces révolutions qui vont changer nos vies »).

L’article de présentation que proposait le magazine posait quelques bonnes questions – « quel monde humain nous voulons, et quelles valeurs peuvent le fonder ? Qu’est-ce qu’on encourage ou interdit, et pour quels motifs ? etc. » Mais il ne se situait évidemment pas dans une perspective transhumaniste. Je vous propose donc de revisiter un instant ce questionnement et de suivre quelques pistes divergentes de celles balisées par les auteurs pour essayer de discerner les critères qui pourraient déterminer nos choix.

Tout d’abord, en réponse à la question centrale du transhumanisme – Que conserver de l’humain ? – je propose de considérer que ce qui compte vraiment, au fond du fond, et compte tenu du degré de développement qu’elle a atteint chez notre espèce, c’est la conscience que nous avons de nous-même.

Sans cette conscience, en effet, nous serions indifférents à nous-même. Comme pour la plupart des autres animaux, ce sont principalement nos instincts de survie et de reproduction, notre programme génétique, qui nous pousseraient à poursuivre l’aventure de notre espèce, mais, ignorant la certitude de notre disparition individuelle et collective à venir, nous n’en concevrions ni aucune angoisse, ni aucun espoir. Je pose donc que, chez l’humain, c’est la conscience qui, par-dessus tout, donne sens à l’existence.

Par conscience[2], il faut ici entendre « conscience supérieure » au sens où la définissent les neuroscientifiques comme Jean-Pierre Changeux, Antonio Damasio  ou Gérald Edelman.

La conscience est un produit du cerveau

Les processus qui conduisent à l’émergence de la conscience existent à des degrés divers dans le règne animal et diverses espèces, notamment chez les mammifères supérieurs, semblent dotés d’une conscience élémentaire d’eux-mêmes qui leur permet de se projeter dans un avenir à court terme voire de passer un test comme le « test du miroir », mais, sur Terre, seul l’humain nous paraît doté d’un degré de conscience permettant de se projeter non seulement sur sa vie entière mais encore dans son passé historique et dans son futur lointain.

Le dernier livre du biologiste britannique Chris Frith, « Making up the Mind », constitue sous une forme très accessible, une des thèses « monistes » la plus radicale à ce jour.

Rappelons que, par thèse moniste, on désigne une thèse qui s'oppose aux arguments spiritualistes ou dualistes selon lesquels l'esprit et la conscience sont chez l'homme d'une essence distincte de celle de la matière cérébrale.

Celui-ci formule avec ce que l'on pourrait appeler une clarté particulièrement aveuglante la thèse fondamentale de la psychologie évolutionnaire, qui devrait semble-t-il s'imposer à tous ceux qui prétendent discourir scientifiquement sur le cerveau, l'esprit, la conscience et le prétendu libre-arbitre.

L'auteur le fait dans le prologue (p. 17). Traduisons son propos : « La distinction entre le mental et le physique est fausse. Il s'agit d'une illusion créée par le cerveau. Tout ce que nous savons du monde physique, de notre propre corps et de notre monde mental, vient de notre cerveau. Mais nous n'avons pas de relations directes avec les objets ou les idées. En nous cachant le travail de (re)construction du monde auquel il procède, notre cerveau nous donne l'illusion de cette relation directe. Il nous fait croire également que notre monde mental est indépendant du monde et nous appartient en propre. A travers cette double illusion, nous nous ressentons comme des « agents » capable d'une action autonome sur le monde. Dans le même temps cependant notre expérience du monde, construite par le cerveau, a été partagée depuis des millénaires par des organismes analogues aux nôtres, d'où est née la culture humaine qui à son tour modifie le fonctionnement du cerveau sans qu'il s'en rende compte »[3] .

« Au demeurant, Damasio tient à montrer qu'il n'est pas réductionniste. Pour lui, la biologie des relations entre le corps et l'esprit, la neurophysiologie des émotions et des sentiments (des passions), ouvre des perspectives morales considérables. Est-ce que connaître nos émotions et nos sentiments peut nous conduire à mieux vivre, atteindre un état de "contentement", d'accomplissement, qui était selon lui celui de Spinoza. C'est parce que Spinoza avait atteint cet état, nous dit Damasio, que malgré sa santé fragile, il a pu réaliser une œuvre aussi sereine, aussi prémonitoire des grandes discussions philosophiques et morales qui allaient se généraliser au siècle des Lumières. A la question qu'il se pose à lui-même, Damasio répond positivement. Découvrir, grâce aux recherches qu'il nous propose, quels sont les ressorts profonds de nos sentiments et de nos pensées nous aidera à rechercher cet état d'accomplissement sans lequel la vie n'est guère supportable.

 Une grande variété de parades aux disfonctionnement dont nous souffrons pourra être envisagée, ceci dès les prochaines décennies. Mais ce sera aussi au plan collectif, celui de la politique et la morale sociales, que ces recherches seront utiles. Les mécanismes régulateurs de l'activité sociale ont été en général développés par l'évolution depuis des millions d'années. D'autres sont récents, datant de quelques millénaires, et se cherchent encore dans le désordre. Mais les problèmes qu'affrontent aujourd'hui l'humanité se compliquent considérablement. Une évaluation systématique des mécanismes régulateurs s'impose de façon de plus en plus pressante. Les remèdes aux disfonctionnements collectifs, par exemple l'addiction aux drogues et la violence, seront plus complexes que ceux applicables aux individus. Connaître l'esprit humain de façon plus scientifique aidera à trouver ces solutions. Il ne servira à rien de vouloir imposer aux gens des conduites ou des sacrifices qu'ils se seront pas en état de comprendre. On peut par contre espérer que, mieux informés par la science, ceux qui s'attacheront à traiter les grands problèmes sociaux, et les individus impliqués eux-mêmes, trouveront des voies d'espoir vers un meilleur état d'équilibre et de "contentement" »[4].

Notez que le vivant, qui, d’un point de vue matérialiste, semble être apparu par hasard (en tout cas, nous ne sommes pas aujourd’hui en mesure d’en cerner les déterminismes), produit des choix qui sont soit eux-mêmes le fruit d’autres hasards, ou chaos, soit issus de combinaison de déterminations biologiques et environnementales.

En échange, le « Conscient », lui, commence à raisonnablement envisager de montrer son indépendance par rapport au vivant biologique. Il prouvera véritablement cette indépendance le jour où il se sera rendu capable de développer un support de conscience autre que celui dont il est originaire (l’hypothèse de l’uploading, ou téléchargement de la pensée sur un support informatique, n’est que le plus en vogue et le plus avancé de ces développements spéculatifs mais on pourrait en imaginer d’autres).

Tout le reste de notre corps, qui, certes, semble bien participer à l’émergence et à la définition de notre conscience, est susceptible d’évolution, de transformation progressive à travers le temps ou les générations, jusqu’à aboutir éventuellement à un stade où il serait très différent du corps que nous connaissons aujourd’hui. Ce corps pourrait être augmenté de diverses façons de manière à améliorer ses facultés sensorimotrices, cognitives ou émotionnelles mais toutes ces modifications n’auraient guère de sens en elles-mêmes. Elles ne se justifieraient que dans la mesure où elles contribueraient à la meilleure persévérance et au meilleur développement/épanouissement de la conscience.

RD

[2] Pour une bonne synthèse de travaux et d’essais relativement récents de définition de la conscience, j’invite à consulter l’article de Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin : « La conscience vue par les neurosciences », Automates Intelligents, oct. 2008.
[4] La thèse d'Antonio Damasio sur les origines de l'esprit et de la conscience a été formalisée dans deux ouvrages principaux : « The Feeling of What Happens » suivi par «Looking for Spinoza». http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/dec/conscience.html

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